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Le Chasseur (Inédit)

Elle a glissé un œuf dur dans la poche de ma veste. Je sens sa proéminence. Déjà je crains de l’écraser. Je sais qu’elle écoute le bruit de mes pas décroître dans l’escalier. Les marches craquent. Mon fusil ce matin est lourd. Chasse à la perdrix. Pourquoi s’enfuir? J’ai pourtant hâte de prendre ce chemin de traverse, d’allonger mon pas de chasseur. Mais il faut quitter, tirer le vantail de la porte cochère, traverser légèrement, en biais, se retourner, lever les yeux. Et si elle n’était pas derrière la fenêtre, pour une fois? Un manque, comme ça; l’absence de regard; juste le ciel reflété; en bleu; le bleu de sa prunelle; le bleu de la perspicacité. Et si je ne tournais pas la tête? Et pourquoi non? Je sens la proéminence de l’œuf, le sort de ma poche. C’est insupportable cette coquille, cette fragilité. l’écaler, le mettre à nu, le mettre d’un seul coup dans la bouche. S’étouffer. Tomber sur le trottoir. Un homme partait à la chasse, l’air était frais, il est tombé sur le trottoir, il avait du blanc et du jaune plein le gosier. Il est mort. Stupeur. Hier, un homme qui partait à la chasse a brusquement fait face devant son domicile, ajusté son œil à la lorgnette de son fusil, a tiré sur la fenêtre du second étage. Je respire très profondément. Avec douceur, je replace l’œuf dans la poche droite de ma veste, je me retourne. Petit signe, petit signe tranquille.

 

Taille de Guêpe (Inédit)

Son repas de midi a été frugal. Pourtant, l’assoupissement le prend dans la bascule du fauteuil de rotin. Soigneusement, il a lavé et essuyé son assiette de faïence bleue peinte d’un volubilis, son verre à pied pour le vin, son couteau de poche et sa fourchette. Il a glissé sa serviette cent pour cent coton dans un rond en argent gravé de son prénom : Pierre. Cadeau de baptême. Il a fermé la porte de la cuisine pour éviter le courant d’air. Vérifier l’ordre des choses. Il a toujours vérifié l’ordre des choses. Légèrement, clore les persiennes. Geste symbole contre le torride de l’été. Et maintenant, balance du fauteuil. Se laisser bercer comme les enfants qu’on endort. La salle à manger salon a perdu ses angles droits dans la pénombre. Sous son globe, la pendulette sur le buffet tourne ses boules dorées. Elle indique l’heure exacte. Pierre allonge sa jambe gauche qui lui fait toujours un peu mal. Séquelles de phlébite. Douleurs de l’âge. La pièce sent les meubles encaustiqués. Par ses soins. Longuement brillés. Les pieds de la table reposent sur des petits socles de verre pour que la toile d’eau savonneuse ne pâlisse pas le bois. Près de la fenêtre, sur un guéridon : une paire de ciseaux de couture. Sur le mur, ce qui étonne les yeux, ce sont de belles aquarelles fougueuses, presque abstraites et tourbillonnantes signées d’un Caroline bien lisible en bas à droite et d’une date : 1950. 1950, l’année Caroline. Caroline, sa belle aimée à la taille de guêpe. Impétueuse et désordonnée, en le quittant elle avait dit : « Si je continuais de vivre avec toi, tu finirais par me tuer, ta cruauté n’a pas d’égale. » Léger ronflement. Pierre est endormi. Immobilité du fauteuil. Visage à l’abandon. Un peu de sueur au-dessus de ses lèvres. Mais brusquement un bruit sur la vitre l’éveille et le fait se redresser d’un bond. Une guêpe cherche l’entrebâillement de la fenêtre. Avec une rapidité inouïe, il a saisi la paire de ciseaux à broder et d’un geste sûr coupe à la taille l’insecte et son vol. Dans la pelle plastique couleur mandarine, en deux, l’insecte mort. Des petites ailes et le renflement jaune et velours noir de l’abdomen replié.


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